Auteur : Guillaume Pajot - Site : http://www.lecourant.info

Immersion (1/3) – Alors que l’automne s’installe et menace les plus démunis, LeCourant.info publie le récit d’une semaine sans argent et sans domicile dans les rues de Lyon. Un témoignage poignant du quotidien des SDF.
« T’as une place, toi ? » Devant l’entrée du Père Chevrier (Lyon), nous sommes une poignée à attendre. Certains sont accroupis contre le mur, d’autres arpentent le trottoir l’oreille collée au portable. Farid fait des allers-retours vers la cabine téléphonique en chaloupant. Il n’a que 20 ans, mais connaît déjà bien la marche à suivre : appeler le 115 pour obtenir une place au foyer, et essayer jusqu’à minuit s’il le faut. Un agent de sécurité tient une liste où les noms s’inscrivent, se rayent. La nuit est tombée depuis quelques heures en cette fin avril et les candidats à l’hébergement s’impatientent. Sac au dos, un jeune Africain hurle en anglais au téléphone, qu’il finit par plaquer sur l’oreille du vigile. « Tareq Aljalawi… Ah ! Vous êtes déjà sur la liste ». Le nom était mal orthographié. Tandis que le veinard s’engouffre à l’intérieur, le gardien repousse les derniers arrivants, qui abandonnent et demandent des couvertures. Le foyer du Père Chevrier fête ses 60 ans cette année. Il a déjà vécu plus longtemps que nombre de ses pensionnaires.
Devant les portes closes, Bocar, 24 ans, relativise. Arrivé après 20h30, ce Congolais a « perdu » sa place. Il dormira « chez une connaissance ». Toutes les heures, les places non-occupées du foyer sont remises en jeu, et ceux qui ne se sont pas présentés à temps doivent retenter leur chance. Je n’ai pas demandé de lit : pour la première nuit, j’avais décidé de dormir dehors, me contentant d’un sac de couchage dans l’avenue Jean Jaurès puis, dès 5h du matin, des radiateurs du tramway.
Le lendemain, je retrouve Bocar dans l’étouffante salle d’attente d’un centre communal d’action sociale. Il est venu pour des tickets, moi aussi. Des tickets bleus pour les repas, des tickets jaunes pour les douches. Quant à bénéficier d’un mois de restaurant social municipal, j’apprends qu’il faut justifier d’un lieu d’habitation à Lyon. Même condition pour les douches. Les sans domiciles n’ont droit qu’à cinq repas par mois.
« Toutes les lignes de votre correspondant sont occupées ». Je passe l’après-midi à chercher un lieu où dormir, tandis que le 115 est injoignable. Près des toilettes publiques de l’avenue Jean Jaurès, nauséabondes sans même y entrer, deux hommes attendent. L’un est allongé sur un banc, pieds nus dans ses chaussures. L’autre porte un pansement qui lui dévore la moitié du front, laissant le reste du visage à la merci de l’acné. Je leur demande où ils comptent dormir. « Nous, on est dans l’armée, et tous les soirs, on est obligé de rentrer ! ». Je découvrirai plus tard que le Père Chevrier est leur caserne.
Première nuit agitée au foyer
Le Samu social ne répond toujours pas. En fin de journée, alors que je multiplie les tentatives, un message vocal m’invite à patienter ; enfin quelqu’un décroche. « 115 de Lyon, j’écoute ? » J’explique avoir déjà appelé quatre fois dans la journée. « On n’a pas eu beaucoup de places libres… Vous êtes nouveau ? Rappelez demain à 9h30, c’est là que ça se débloque. Essayez quand même dans une demi-heure ». Nouveau coup de fil à 22h. Mon interlocuteur hésite, comme s’il craignait que je refuse. « Il y a une place au Père Chevrier, ça vous dit ? »
Le Père Chevrier. Le foyer devant lequel je campais vainement, près de l’université Lumière – Lyon II. Le plus grand centre d’hébergement d’urgence de la ville, avec 188 places. Comme hier soir, des gens attendent agglutinés autour de l’entrée. L’agent de sécurité a changé, c’est un jeune. « On vient juste de m’appeler pour vous », dit-il en montrant son oreillette. Bref coup d’œil à l’intérieur de mon sac. « Pas d’arme, pas d’alcool ? » Je descends les quelques marches pour atteindre une grande salle. Sur un écran installé en hauteur, le Dr House retient l’attention de deux ou trois têtes blanches renversées sur des chaises de jardin. Ma présence à peine plus. Des éclats de voix attirent les regards en direction de l’entrée. Un ivrogne prend à partie le gardien qui déboule, furieux : « Il m’a traité de fils de pute, lui, on ne le laisse pas rentrer ! »
Dans la foule éparpillée en petits groupes, je reconnais quelques visages. Survêtement rouge et noir, le même qu’hier, Farid est là, assis, attentif aux conciliabules qui se déroulent dans son dos. Le préposé à l’accueil m’indique l’accès aux chambres, à l’étage au fond du réfectoire. Une porte coupe-feu et un gardien y filtrent les entrées. Derrière, une cage d’escalier jaunie conduit aux dortoirs répartis sur trois étages. Une quarantaine de « boxes » par étage ; terme d’habitude réservé aux accusés ou aux chevaux. Lit superposé dans 6m2 bleu turquoise, le box est une chambre séparée des autres par une solide cloison, au-dessus de laquelle les voleurs se glissent et les curieux se penchent. Dans les toilettes, un grand type nettoie les plaies d’un rasage à la va-vite. « C’est ton box, là ? » Il désigne une porte ouverte. Écoutant à peine ma réponse négative, il se saisit des couvertures et les emporte. Dans ma chambre, il n’y a pas d’oreiller.
L’odeur est terrible, assez forte pour chasser le sommeil. Sur le lit du dessous, mon compagnon de dortoir est déjà installé, et l’obscurité m’empêche de voir si ses yeux sont ouverts ou fermés. Quelques insomniaques traînent dans le couloir et s’invectivent. Inaudibles pour le surveillant qui n’a pas démarré sa ronde, trois étages plus bas. Quand le calme s’installe, tard dans la nuit, reste le frottement des corps contre le plastique froid de l’alèse. Tant que l’alarme ne se met pas en route, le bruit est supportable. Mon voisin de dortoir pousse un râle, précédé de mouvements frénétiques ; se masturbe, se shoote ou simplement cauchemarde.
« Regarde autour de toi, il n’y a que des zombies… »

Immersion (2/3) – Suite de notre reportage avec les SDF de Lyon.
En l’absence de volets, le soleil pénètre les chambres avant le surveillant et son tonitruant « bonjour messieurs ! » de 7h du matin, moins chaleureux. L’agent s’arrête dans le box attenant. Sur le lit du haut, un jeune Africain somnole. « Vous avez votre carte ? » La carte rouge délivrée à chaque nuit passée au foyer, celle qui indique le nom et le numéro de chambre. Le dormeur vide ses poches mais ne la trouve pas. « La chambre est insalubre, elle n’a pas été nettoyée. Vous allez avoir des microbes », explique l’agent. Comment le jeune homme est-il entré ? S’est-il simplement trompé de lit ? Apparemment, personne n’était censé passer la nuit dans ce box.
Pour la première fois, je découvre les pensionnaires du foyer à la lumière du jour, au petit-déjeuner. Mal réveillés, fébriles, guillerets, ils se resservent en pain et en brioche. Le plateau est en fer, les gobelets et les couverts en plastique. Un jeune homme à la coiffure soignée s’approche, mains dans les poches. Il présente bien, sourit, j’en viens même à me demander ce qu’il fait ici. L’inconnu, déjà sympathique, saisit alors son plateau entre quatre doigts, les seuls qu’il lui reste ; deux pinces de crabe. Après le petit-déjeuner, grand nettoyage. Nous sommes cantonnés à la cour, que les couples hébergés au foyer traversent et quittent en regardant par terre. Ils prennent leur douche les premiers et ne s’attardent pas, nous donnant une vision furtive de leur propreté, de leur confort – les couples ont une chambre individuelle – et de leur tendresse. On pourra les croiser plus tard sur les quais, main dans la main. Les douches ne déclenchent ni bousculade ni enthousiasme. Elles sont obligatoires le lundi et le jeudi, même si beaucoup y échappent. Les SDF aiment rire des déboires de ceux « qui ne se lavent jamais » et finissent par y être forcés. Dernière étape de la toilette, le déodorant, idéal pour se démarquer quand nous utilisons les mêmes savons et extraits de shampoing. Ce déodorant qui imprègne les vêtements et masque les odeurs, les amateurs s’en aspergent de la nuque aux chaussures.
« C’est un cimetière ici ! »
Sans argent, je suis une exception. Les clopes, les portables, les euros, tout s’échange et donne naissance à des dettes qu’on rembourse selon ses moyens. Un paquet de cigarettes, cinq euros. Le RSA payent les extras. Mehdi, petit chapeau et poignée de mains facile, vante ses bons plans et recommande le Palais de Justice « parce que là, les avocats, ils jettent des paquets de Marlboro entiers ! ». L’autre « bon plan », c’est de détrousser Franck, qui ne quitte jamais ses quatre sacs et son allure de marchand ambulant. Un jour, une dispute pour un MP3 non rendu ; le lendemain, une bagarre dans laquelle Franck prend quelques coups. En sueur, la victime dénonce à qui veut l’entendre « un racket, un système qui pourrit la vie des gens ». L’assaillant en voulait à ses affaires. Franck a appelé la police de sa propre initiative, tandis que son agresseur tourne autour de la cour du foyer en vociférant. La nuit tassera le différend.
« Dix paquets pour dix euros, ça t’intéresse ? » Dans la cour, flairant l’arnaque, Malek décline l’offre et continue à boiter d’un groupe à l’autre à la recherche de cigarettes. Son souffle rauque semble toujours le dernier, sa quête infinie. Fier d’avoir fait « 19 ans d’études », Malek, façon de dire qu’il a arrêté les cours à l’âge de 19 ans. Malgré sa mâchoire proéminente qui maltraite l’élocution, ce grand chauve se lance souvent dans de longs monologues et raconte « les douches chaudes où on peut rester le temps qu’on veut », son pantalon usé qu’il voudrait donner mais « seulement après l’avoir mis au pressing ».
Malek reste persuadé que Pierre Mauroy est là, parmi eux. L’idée d’un Premier ministre SDF le rassure. Comme beaucoup de pensionnaires, Malek est « malade » et crache une bile noire. Peut-être un cancer, ou autre chose. Handicapés physiques et attardés mentaux sont nombreux au foyer. On croise de grands enfants incapables de se prendre en charge, parfois même de monter seuls les escaliers et de remplir leur plateau-repas. Difficile de savoir quel rôle exact a eu la rue sur leur état. Elle les a rendus plus vulnérables aux accidents, comme celui qu’a connu le vieil Étienne, enveloppé dans son anorak noir. Il marmonne « c’est-vrai-c’est-pas-vrai ? » à chaque fin de phrase, cherchant l’approbation. Un abcès jaune se niche au coin de son œil droit. Arrivé en France en 1968, cet immigré nord-Africain a travaillé sur les chantiers navals de Marseille et de Nîmes et sur les chemins de fer. Sa manche cache une protubérance pointue au creux du bras, cassé il y un an lorsque deux voyous ont cherché à lui dérober ses affaires. Parfois, Étienne frappe son bras contre le mur, juste pour le sentir encore solide et vivant.
La télé et le film du soir n’intéressent plus personne dans le hall. Didier vient de s’étaler face contre terre, ivre, lèvres et front en sang. Quelques secouristes amateurs se précipitent pour le placer « en position latérale de sécurité », avant d’être chassés par les agents de sécurité. Pierre observe la scène, debout, et s’emporte face à « l’incompétence » des secouristes. « C’est un cimetière ici ! », ajoute ce fidèle du journal de 20h. Pierre énumère sur ses doigts les noms des personnes décédées au foyer. D’après lui, six en quatre mois. Une affichette épinglée sur un mur rend hommage à Adrien, 45 ans, « rappelé par le grand calamar ». Pierre s’éloigne doucement. « Regarde autour de toi, il n’y a que des zombies ! T’es jeune, casse-toi sinon tu vas sortir les pieds devant. Et regarde bien derrière toi ».
« C’est la prison ici… »

Immersion (3/3) – Suite et fin de notre reportage avec les SDF de Lyon.
Si les agressions et les vols sont réels, la paranoïa ambiante leur donne une importance démesurée. Nouvelle nuit au foyer et j’ai encore le même lit, le B324H, mais mon voisin du dessous a changé. En caleçon, il monte la petite échelle pour me mettre en garde. « Je me suis déjà fait voler trois portables et 200 euros. Faut mettre tes affaires sous ton matelas ». Il bricole une alarme – un briquet en équilibre sur la poignée de la porte – et me propose un joint. Il murmure qu’hier, dans cette chambre, « un gars s’est fait voler son portable ». Je lui explique que rien n’a été volé, il hausse ses maigres épaules. La nuit est pénible, entre bruits d’eau et lumière allumée. Au réveil, mes affaires sont toutes là. Sur la paroi du box voisin s’étale une grande trace d’urine.
Rituels matinaux à la cantine. En face de moi, un homme se sert de l’eau, y ramollit un sucre pour le mettre dans son yaourt. Puis il verse l’eau dans son café et enfonce deux ou trois brioches dans la poche de son blouson. Le bruyant Éric donne à voir sa mauvaise humeur. Théâtral, il jette le beurre salé « de merde », croise des pensionnaires d’origine asiatique et crache qu’il « y en a marre de ces Chinois qui nous envahissent ». Personne ne proteste, ses voisins acquiescent quand Éric dénonce « le gros pédé qui se balade à poil toute la nuit ». La soirée viendra confirmer que la paranoïa a aussi son versant sexuel : la peur de « l’homo », du « pédé ».
La place Jean Macé commence à se vider. Des jeunes filles courent pour attraper le dernier train et je n’ai toujours pas de lit. Dans la cabine téléphonique, Michel trépigne, incapable de joindre le 115. Un passant nous conseille d’insister. « C’est un pédé, l’écoute pas, il veut juste t’enfiler », lâche Michel. Lassé, il abandonne et part au foyer demander qu’on lui prête une couverture. Le gardien recommande d’être patient : « Il y a toujours de la place en ce moment ». Michel s’en fiche. Boucle d’oreille et fine moustache, il a été monteur de chapiteau, éboueur, tailleur de pierres. La rue, il y traîne seul « depuis un moment », assez pour savoir fabriquer des cigarettes avec des bouts de mégots. Il me tend sa bière et propose de m’acheter un soda. « T’inquiète pas, j’ai de l’argent ». À défaut de foyer, Michel connaît « un endroit ». Un local-poubelles derrière le Lidl. « Tu verras, c’est super, on pourra dormir tranquille. J’ai même le code de l’entrée ». Il me mène à un réduit, dont la porte n’a de poignée qu’à l’extérieur. « Tu ne me fais pas confiance, c’est ça ? » Michel maugrée et s’enroule dans sa couverture, évitant l’eau qui zigzague entre les containers. « C’est pas de la pisse », assure-t-il. Je m’éclipse sous un faux prétexte.
Minuit, une voix féminine sonne la fin du dernier round : le Samu social n’a plus de places. « Rappelez demain matin ». Suit un long silence. Je comprends que je vais dormir dehors et retourne au foyer à tout hasard. L’agent de sécurité m’interroge, surpris : « Le 115 vous a dit qu’il n’y avait plus de places ? » Il marque une pause. « Alors il n’y a plus de places ». De l’autre côté du trottoir, des amas de cartons et de couvertures cachent des sans-abris. Hier pensionnaires du foyer, aujourd’hui sous ses fenêtres.
Fuir son pays, fuir le foyer
Une routine s’est installée : repas au restaurant social, 115, nuit au foyer si possible. Une sieste sur l’herbe ici et là, au Parc de la Tête d’Or ou près du stade de Gerland, encore le 115. Et le matin, détour par le Relais SOS, un accueil de jour au sud-est de la ville. Collation offerte à 10h. J’y reconnais Yasser, un Soudanais rencontré près de la gare de Perrache. Il y buvait du rosé avec deux autres clochards. L’un d’eux, Sam, m’avait tendu la bouteille. Un geste amical et surtout une dette qui ne disait pas son nom. « Tu ramènes ta bouffe, on partage ». Distraction favorite : effrayer les promeneurs en aboyant sur leur chien. Sourcils aussi broussailleux que sa barbe, éponge à bave et à vin, l’intimidant Sam insistait. « Quand est-ce que tu payes ton coup ? » Je préférais partir.
Dans la petite cantine du Relais SOS, Yasser attend son tour. Il ne parle pas français. Arrivé en France par l’Italie, Yasser n’est à Lyon que depuis quinze jours. L’adresse du Relais SOS, c’est lui qui me l’a donné, jean blanc et veste de base-ball rouge, dents cramoisies à la racine. Serrant contre lui un grand panier de viennoiseries grasses et molles, un employé passe parmi nous. Chacun se sert par poignées, la mienne est trop timide. « Reprends-en ! » La bouche et les poches pleines, on parle politique. Attablé devant un journal gratuit, un jeune bègue craint « une guerre civile » après la loi sur la burqa. Debout, un révolté joue les profs d’histoire en s’adressant à une classe turbulente et imaginaire. Il a étalé devant lui des papiers et des stylos, et lance sur une table un cahier vierge. « Allez-y, écrivez là votre Histoire ! » L’interro surprise ne trouble ni les curieux assis devant un documentaire sur un requin préhistorique, ni les joueurs de dames et les cruciverbistes.
Au foyer du Père Chevrier, de telles activités sont rares. Cheveux courts enfouis dans le gel, Hassan tourne en rond en râlant. « Putain, c’est la prison ici ! Pour sortir, pour entrer… » Un type l’interpelle : « T’as connu la prison, toi ? Moi j’ai fait dix ans, je sais ». Hassan, 28 ans et petite taille, se tait. Le surlendemain, je le retrouve hilare : un vieil homme vient de lui souhaiter un bon week-end. Ses yeux plissés et humides invitent au rire sincère. « Un bon week-end, ici, au Père Chevrier ? » s’exclame Hassan, avant de m’entraîner pour une balade, parenthèse ensoleillée le long des quais. Il ne supporte plus le foyer. « Faudrait ramener une caméra et filmer tout ça. Les gens se rendent pas compte ». Hassan a quitté le Maroc pour une Française rencontrée sur Internet, renoncé à son poste de sapeur-pompier pour la rejoindre et l’épouser. La romance est brève, le visa à peine plus long : expiration dans deux mois. La procédure de divorce n’est même pas encore terminée. « Elle m’a eu », répète-t-il. Son ex-femme aurait déjà trouvé un autre Marocain.
Julien, un ami d’Hassan, rentre d’une virée au cybercafé. 22 ans, duvet d’adolescent et T-shirt presque trop étroit pour couvrir le nombril, un large ventre déformant le Bob Marley lippu imprimé sur son maillot. « Une meuf m’a donné son numéro. Un 08, tu crois que c’est vrai ? » Braguette cassée et ouverte sur un caleçon coloré, Julien glousse, fier d’avoir trouvé du travail. Décharger des camions. « C’est mon père qui m’a trouvé ça ». Hassan me murmure que « sa famille refuse de l’héberger ». Le rêveur Julien veut louer une camionnette pour aller au Maroc. « Maintenant ». Mettre les voiles, même pas très loin, l’idée obsède aussi Hassan, mais pas question de revenir à Oujda. « Personne ne voudra m’embaucher après ma démission ». Il se fait un peu d’argent grâce aux boîtes d’intérim, même si « c’est toujours la même qui rappelle ». En attendant, cet ancien étudiant en biologie assure la traduction des SMS, du français à l’arabe. Le foyer compte beaucoup d’étrangers, venus d’Afrique pour la plupart, mais aussi d’Europe de l’Est. Il y a même un Indien. Ils n’ont qu’une connaissance partielle du français, langue qu’Hassan maîtrise parfaitement. .« J’aimerais suivre une formation pour être éducateur. Ils ont quoi comme niveau, le bac ? Même moi j’ai mieux, comment tu veux qu’ils nous aident… »
D’un pas traînant, Malek s’approche de notre trio. Son arrivée est tellement lente qu’elle en devient un spectacle. « T’as pas une clope ? » Une dernière bouffée semble stagner dans sa bouche édentée, figée sur un vague sourire. Dans quelques jours, Malek va visiter un nouveau foyer. « Ici c’est du provisoire ». Il a effectué sa demande vers un établissement spécialisé il y a un an. « Là-bas, il y a du personnel et tout pour les gens malades, c’est mieux », récite-t-il comme un extrait de brochure. Dans la cour du Père Chevrier, regard aimanté au macadam et ses mégots fumants, la locomotive Malek repart en toussant.
Guillaume Pajot